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ReportageSocial

« Quand je vois la pluie, j’ai peur » : un an après le cyclone Chido, les enfants de Mayotte encore traumatisés

Un enfant dans le bidonville de Kahani, dans le département de Mayotte, le 9 décembre 2025.

Le 14 décembre 2024, le cyclone Chido a détruit le département de Mayotte. Un an après, le souvenir de cet événement traumatisant est toujours présent chez certains enfants. À chaque pluie, « ils pensent que Chido revient ».

Kahani, Mamoudzou et Ongojou (Mayotte), reportage

Il y a un an, Rouoida découvrait tout son quartier emporté par le vent, alors que le cyclone Chido semait la désolation sur Mayotte. Vivant dans un bidonville à Kahani, au centre de l’archipel, la jeune fille de 16 ans a perdu sa maison en tôle le 14 décembre 2024. Un an après, les plaques de métal ondulé abritant son foyer sont de nouveau debout, mais le souvenir reste.

« J’y repense tous les jours », souffle Rouoida, en train de laver son linge à la main, sur le pas de sa porte. À quelques cases de là, Youdhra aussi a été marquée par cette journée. « Les enfants ne sont pas tranquilles : quand ils voient la pluie et le vent, ils pensent que Chido revient. Même moi quand je vois la pluie, j’ai peur », explique celle qui vient tout juste d’avoir 18 ans.

« J’ai pleuré quand j’ai vu les morceaux partir de ma maison », raconte Rayna, 16 ans, vivant dans un logement en dur à Mamoudzou. Un an après, sa mémoire est encore vive, et les images de son habitation sans toit, gravées dans son esprit : « C’était comme s’il n’y avait plus que le matériel pour construire la maison. »

Elle était cloîtrée dans sa chambre quand Chido a survolé son habitation. Apeurée, elle a demandé à ses parents de venir alors que le vent soufflait de plus en plus fort. « Au moment où ils ont traversé ma chambre, on a entendu un gros “boum” dans la leur. Les deux fenêtres en verre ont été projetées. Si je ne les avais pas appelés, qu’est-ce qu’il se serait passé ? » ne peut s’empêcher de se demander Rayna.

Un an après Chido, le bidonville de Kahani est reconstruit, mais la saison des pluies fait craindre un nouveau cyclone aux enfants, le 9 décembre 2025. © Marine Gachet / Reporterre

Pour Virginie Briard, cheffe du service de pédopsychiatrie du centre hospitalier de Mayotte (CHM), il est trop tôt pour dresser un bilan de l’impact psychologique du cyclone sur l’ensemble des enfants. Si certains ne gardent pas de séquelles, d’autres présentent des symptômes de stress post-traumatique. « Il y a encore des enfants énurétiques [incontinence urinaire], agressifs, d’autres ont vu leur mère se faire tuer pendant le cyclone », constate-t-elle.

Maenze Soalihi, psychologue clinicien, a reconnu des cas similaires. « Le cerveau ne raisonne plus, il devient une boule d’émotion, c’est pour cela que dès qu’il y a du vent et de la pluie, les enfants ressentent de la peur à nouveau », explique celui qui est intervenu dans plusieurs écoles privées après le cyclone.

La peur contagieuse des parents

Ce qui a le plus marqué les enfants de ces classes a été l’attitude des adultes, selon lui. « Ils ont vu leurs parents en détresse, hors de contrôle, démunis. Ces émotions-là vont rester en eux », détaille Maenze Soalihi. Même si certains enfants étaient barricadés au moment du cyclone, la peur des adultes, symboles de protection, leur a été transmise. De son côté, Virginie Briard ajoute que ce phénomène augmente le risque de développer un stress post-traumatique : « Un enfant en situation de stress aigu va se retourner vers sa figure d’attachement. Quand celle-ci s’écroule, c’est du surtraumatisme. »

Pour les spécialistes, le jour du cyclone est un choc qui s’ajoute à des conditions de vie particulièrement difficiles dans le 101e département français. Virginie Briard parle de « traumatismes du quotidien », en évoquant la crise de l’eau, la précarité, les violences ou encore les situations administratives compliquées. Pour Zontsi, mère de dix enfants, le cyclone est en effet venu aggraver une souffrance déjà quotidienne. « Ce n’était déjà pas facile. Mes enfants n’ont pas de papiers. C’est compliqué de trouver de l’argent », explique cette habitante du bidonville de Kahani.

« Le plafond est toujours ouvert, il y a des fils électriques qui pendent »

Cultures vivrières détruites, manque de nourriture, manque d’eau… Au-delà du choc émotionnel, la vie quotidienne post-Chido est devenue elle-même source de détresse pour les enfants, notamment à l’école. Alors en classe de terminale, Youdhra a vu toutes ses fournitures scolaires prendre l’eau alors que sa case en tôle se désossait. « Pour préparer le baccalauréat, c’était difficile, il y avait beaucoup de choses à faire à la maison », se souvient-elle.

Un an après Chido, le bidonville de Kahani est debout mais les souvenirs sont intacts. © Marine Gachet / Reporterre

Une année scolaire d’autant plus difficile que les écoles n’ont pas pu accueillir les élèves normalement. Selon Human Rights Watch, 5 des 33 collèges et lycées ont subi de lourds dégâts. « Grâce à la mobilisation rapide des équipes et des moyens dédiés, les capacités d’accueil [dans le second degré] ont été entièrement restaurées dès la rentrée d’août 2025 : 96 % des salles sont de nouveau en service. […] Les travaux encore en cours portent uniquement sur des locaux non directement liés à l’enseignement », explique le rectorat.

Si certains établissements de l’archipel sont déjà habitués aux rotations scolaires — en travaillant uniquement le matin ou l’après-midi pour que la classe soit libre pour d’autres élèves —, certains sont passés à 2, voire 3 rotations par jour, selon Jean-François Pollozec, secrétaire régional de l’Unsa Éducation. « On a raccourci épouvantablement les durées d’enseignement, dans certains cas, de deux tiers », déplore celui qui est également professeur.

« Dans le premier degré, les capacités d’accueil restent contraintes dans certaines communes particulièrement touchées. Les autres écoles demeurent en fonctionnement alterné, le temps que les chantiers de reconstruction se poursuivent, notamment à Mamoudzou, Koungou, Ouangani et Chiconi », indique le rectorat, qui précise que 157 à 158 écoles sur 221 fonctionnent en rotation, et que « 87,5 % des classes dispensent désormais les 24 heures d’enseignement hebdomadaire ».

Les repères de l’école perdus

« On n’avait que trois jours de cours par semaine. Plusieurs professeurs étaient partis », se souvient Arrys, 16 ans, élève au Lycée des Lumières, à Mamoudzou. Aujourd’hui, professeurs et rythme normal sont revenus dans son établissement, ainsi que dans l’ensemble de ceux du second degré. La situation est plus complexe dans le premier degré. Plusieurs écoles primaires sont encore endommagées, voire fermées, faute de travaux financés par les communes.

À Ongojou, les élèves de maternelle n’ont pu reprendre les cours qu’à la mi-mars, avec un système de rotation. « Les enfants ont régressé. À la maternelle, tout apprentissage a été mis de côté », raconte Nafissa, mère d’élève. Si ces derniers ont pu reprendre les cours normalement à la rentrée d’août, les conditions d’accueil sont encore déplorables selon la mère : « Le plafond est toujours ouvert, il y a des fils électriques qui pendent. »

Une école élémentaire à Acoua, toujours sans toit un an après le cyclone, le 6 décembre 2025. © Marine Gachet / Reporterre

Ce bouleversement scolaire est fréquemment revenu dans les consultations assurées par Virginie Briard. « Ils ont perdu leurs repères dans la famille, mais aussi à l’école », constate-t-elle. Pour les enfants dont les parents ont voulu éviter ces conditions d’enseignement en les envoyant poursuivre leur scolarité à La Réunion ou dans l’Hexagone, le choc a aussi été immense.

Entre la différence de niveau scolaire et l’arrivée dans un nouveau foyer, certains ont été très angoissés. « Certaines fratries ont été séparées. Dès le mois de mars et d’avril, certains sont revenus, car ils étaient très mal là-bas », observe la pédopsychiatre.

Une prise en charge à développer

Face à l’ampleur de la situation, le Centre médico-psychologique de l’enfant et de l’adolescent (CMPEA) de M’tsapéré, à Mamoudzou, mené par cette dernière, a proposé des consultations dédiées et ouvertes à tous les enfants de l’île jusqu’en juillet. Si ces créneaux étaient complets, la spécialiste juge qu’il est difficile d’estimer le nombre d’enfants atteints psychologiquement par la catastrophe.

« Il faut faire la démarche de venir chez nous. Ceux qui viennent sont ceux qui ont pris conscience que ça n’allait pas », insiste Virginie Briard. Si les tabous autour de la santé mentale se lèvent progressivement à Mayotte, et que des associations comme Terra Psy ont été sollicitées, Maenze Soalihi constate que plusieurs barrières se dressent devant la prise en charge. « Il y a le facteur culturel, voulant que le psy soit réservé aux fous. Mais aussi la barrière de la langue, avec des personnes qui ne parlent pas français ou encore le frein financier, développe-t-il. À Mayotte, les familles vont se taire, alors que mettre des mots sur l’événement est essentiel pour guérir. »

Le psychologue redoute que le cyclone Chido, ses conséquences et le manque de prise en charge aggravent une détresse psychologique déjà bien installée au sein de la jeunesse mahoraise. En 2025, 43 % des jeunes âgés de 15 à 29 ans souffraient de dépression à Mayotte, contre 19 % à 28 % dans l’Hexagone, selon une étude de l’Institut Montaigne.

Si de nouveaux CMPEA se sont ouverts cette année et que Virginie Briard s’estime chanceuse d’avoir une équipe presque au complet, les listes d’attente demeurent importantes pour être pris en charge, allant de deux mois à un an selon les centres. Chido ou pas, la pédopsychiatre l’affirme : « On est débordés de demandes. »

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